Extraits choisis de Projet Grèce(2018) :

 

Extrait 1 : 

16 juin

 

ZOÉ.–Benoît m’a écrit. Il m’a envoyé un article qu’il vient de rédiger et… 


De : Benoît

A : Zoé 

Objet : de ton voyage en Grèce

 

Zoé, 

Es-tu bien arrivée en Grèce ? Je t’envie un peu. La première fois que je suis allé en 

Grèce pour ma part c’était l’été 1979. Ça commence à dater.
Si tu veux me donner des nouvelles de temps en temps, de toi et de ce qu’il se passe là-bas, ce sera avec plaisir que je les lirai. C’est très dur d’écrire depuis la France. Il y a à boire et à manger dans ce qui filtre. Je me permettrai de t’envoyer des messages régulièrement. Si tu as le temps de me tenir informé, ça serait parfait. J’espère que tu trouveras dans l’atmosphère de là-bas ce qu’il faut pour t’inspirer, te révolter. Pour l’instant que vois-tu, que ressens-tu ? Est-ce que cela ressemble à ce que tu présupposais ? Sens-tu la situation confuse ? Est-elle embrouillée dans la tête des Grecs qui sont là-dedans depuis si longtemps ? 

Meilleures pensées à toi Zoé. 

Benoît. 

 

ANOUCHKA. – On lui écrira. Tu penses qu’il pourrait nous filer un coup de main pour l’expo ? J’ai réfléchi au nom qu’on pourrait lui donner, dans l’avion. On pourrait appeler ça Projet Grèce. Je suis sûre que c’est ce qu’ils inscrivent sur les

– They are really bastards, you know. Yeah yeah yeah BASTARDS. Your fucking car. MOVE YOUR FUCKING CAR. I’m sorry to disturb you girls but if I’m too kind with this μαλάκα, you will probably never be in Athens.

ZOÉ. – It’s OK, we have time.

 – ΜΑΛΑΚΑ MOVE YOUR CAR ! OH MY GOD YOU LISTEN MY PRAY YOU MOVED YOUR FUCKING CAR ! Now, we can speed. It was time to move your fucking car μαλάκα. Now we can speed.

ZOÉ. – But, actually, we have time.

– Have you ever seen a μαλάκα like him ? Now we can speed. FUCK ! OK girls. OK. I have to breathe. Traffic at this time is so bad on this road from the airport to Athens. I have to breathe. But. We have to recognize the benefit of this fucking Athenian traffic. I can show you some very famous places. On your left for example you can see the premises of the national TV channel, ERT. It’s a very famous place cause two years ago the government closed it. 2700 people were unemployed. But they fought against the government. Here it was a big mess with journalists, demonstrations everyday. Have you heard about that ?

ANOUCHKA. – Of course. The channel is open now, right ?

– Yes. Tsipras’ government opened it this year.

ANOUCHKA. – What do you think about this channel ? I mean, a lot of people say it is corrupted by government

– OH MY GOD YOU LISTEN MY PRAY ! YOU MOVED YOUR FUCKING CAR ΜΑΛΑΚΑ ! Now we can speed. Do you see these tollgates straight ahead ? Normally it’s free and open because of the current transit strike, but if it’s not, NEVER STOP. It’s the Greek rule, girls.  

 

24 juin

 

ANOUCHKA. – Je filmais. Je voyais les gens en première ligne qui me faisaient des signes, des coucous. Moi je filmais. J’avais trouvé l’angle parfait. J’étais debout sur un plot. Ils chantaient des chansons magnifiques. Mais à un moment ils se sont arrêtés de chanter. Ils ne faisaient que regarder dans ma direction. Je ne voulais pas qu’ils regardent ma caméra. Ça ne pouvait pas faire de bonnes images. Je me suis retournée un peu énervée. Et puis j’ai plus rien vu. Je suis tombée du plot et je ne sais pas comment ma caméra afait pour ne pas éclater par terre. Une main m’a trainée, une voix m’a dit de me lever et de courir, en anglais. J’ai couru en tenant la main de quelqu’un que je ne voyais pas. Je pensais juste à ma caméra et à mes yeux qui me brûlaient. J’ai plus rien vu pendant une heure. Regarde mes yeux ! Entre aujourd’hui, hier et avant-hier, je vais finir par faire des conjonctivites. C’est génial. Zoé, c’est incroyable. Le fond de l’air est rouge ici ! Il est pas gris comme en France, il est rouge rouge rouge. Tu aurais dû venir. Je dois bien avoir une demi-heure d’enregistrement. Tu as écrit quelque chose toi ? J’ai tout filmé je te montrerai. J’adore ce pays. Tu aurais dû venir ! 

ZOÉ.–Anouchka. Y a une barre Anouchka. Une barre ! Mais c’est écrit en grec sur la boîte, et je sais pas si ça veut dire enceinte ou pas enceinte.  

 

 

Extrait 2 : 

Nuit du 9 juillet

 

– je m’attendais à te voir là Zoé mais j’espérais en meilleure forme 

ZOÉ. – Un instant, j’ai cru rêver quand je t’ai aperçu. Alors ça y est, je suis morte ? 

– ça fait une heure que tu agonises ici dans le temple d’Asklepios à Epidaure et tu m’as réveillé de ma sieste 

ZOÉ. – Je suis désolée. 

– tu as fourré un bout de colonne dans ta bouche je t’ai vu car en fait je ne dormais pas les animaux tu sais ne dorment que d’un œil quand les hommes ne sont pas loin 

ZOÉ. –  Est-ce que je suis morte ? Parce que j’ai encore mal à la gorge. 

– Anouchka aussi tu sais se sent seule 

ZOÉ. – Elle s’est volatilisé. Ça m’étonnerait. Elle doit être beaucoup mieux sans moi. 

– et toi tu t’étouffes tu agonises sous une branche d’olivier un caillou coincé au fond de la gorge 

ZOÉ. – C’était un bout de colonne pas plus gros que mon poing serré. 

– qu’est-ce qui t’est passé par la tête

ZOÉ. – Un grand vide, rien. Plus rien. Et c’était si terrible, terrible d’être vide comme ça. J’avais l’impression que ça pouvait durer une éternité. Puisque tu es là, que je suis morte, je peux te le dire. Je ne voulais plus vivre dans un monde sans espoir. Bien sûr, ça m’embête de ne pas avoir revu mon copain et mes parents. Mais j’y ai même pas pensé sur le coup. J’ai pris la roche. J’ai avalé toutes les ruines que j’ai vu regarde, regarde l’effondrement dans mes entrailles. 

– les ruines ça ne passe pas ça ne se digère pas ce que tu as avalé ce que tu as vu 

ZOÉ. – Alors comment je fais pour respirer de nouveau ? 

– je croyais que tu voulais mourir 

ZOÉ. – Mourir oui. Mais étouffer alors ça non. Ça me rappelle mes crises d’asthme quand j’étais petite. Tu penses mourir mais non. Tu es en vie et la vie te paraît insupportable. Comment je fais pour respirer de nouveau ? 

– tu dois me tuer sacrifier un coq à Asklepios comme tout bon malade qui veut guérir depuis toujours avec mon chant j’annonce l’aube les petits matins l’avènement du renouveau il y a quelques années encore on tuait mes frères ici par bouquets d’hécatombes nous menions les malades vers la guérison nous menions les malades vers la bonne mort un sacrifice un peu de sang c’était alors le destin d’un coq d’Asklepios aujourd’hui je le devine tu veux soigner les hommes pas vrai c’est ça que tu veux et je te l’accorde certains d’entre eux sont malades ça fait longtemps que plus personne n’est venu faire ça ici maintenant les gens viennent pour le théâtre et encore mais toi je l’ai vu tu es restée dans le sanctuaire tu n’es pas allée au théâtre tu as erré dans le sanctuaire tu as lu longuement la plaque touristique qui explique les libations au dieu Asklepios tu dois me tuer prends la pierre ici tu es là pour ça non 

ZOÉ. –  Et si ça ne marche pas tu seras mort pour rien ? 

– n’est-ce pas un endroit idéal pour mourir n’as-tu jamais vu un endroit pareil le temps n’existe pas ici aucune trace du présent tout est resté intouché 

ZOÉ. – C’est exactement ce que je me disais quand j’ai mis le bout de colonne dans ma bouche. 

–  une vie de coq qu’est-ce que ça vaut une vie de coq contre une vie d’homme 

 

Extrait 3 : 

De : Benoît

A : Zoé 

Objet : ?

 

Zoé, 

Je suis derrière l’écran. C’est minuit et deux minutes. 
J’ai 56 ans pile aujourd’hui. 

Toi tu as vingt ans. Vingt ans c’est ça ? Ou vingt et un … Vingt ans, bien sûr, ça m’a marqué. Quand tu m’as dit ton âge je crois que je n’y ai pas cru. Je me souviens bien, je n’y ai pas cru. Une gamine de 20 ans qui me tape sur l’épaule, comme si elle en avait mille. Comme si elle était une vieille moujik sibérienne, l’âme pétrie par des années d’ermitage et de solitude. Une toute-nouvelle-au-monde qui me tape pourtant sur l’épaule et qui n’use presque pas de la parole, juste quand il faut dire l’essentiel. Elle use de la sagesse et de la force des années qu’elle n’a pas aussi, qui ne lui ont pas encore roulé dessus. Comme si on était plus lucide à 20 ans qu’à 60. Comment fait-elle ? Est-ce que j’étais comme ça à 20 ans ? 
Ça ne m’a pas vraiment surpris que tu t’intéresses à ce qu’il se passe chez les Grecs, dans ton délire de toujours aller à l’essentiel. Je t’ai dit : « En Grèce, on touche à un point crucial du problème de l’Europe, peut-être même du problème du monde. » 
Ou alors c’est toi qui me l’as dit. 

Je t’ai encouragée à partir. Et tu as pris les billets d’avion. Et alors tu avais de nouveau 20 ans plus le poids de ton sac à dos. 

Moi j’ai 56 ans et j’attends derrière l’écran. 

Je te l’avais dit avant que tu partes. Je te l’avais bien dit. Je te l’avais dit qu’ils allaient y passer les Grecs. Qu’ils ne pouvaient pas être un peuple si libre dans un monde si corseté. Ça fait tâche d’être libre, ça fait des envieux. Toi tu as ris. Tu as ris et tu m’as dit : « Arrête d’enterrer tout le monde. » 
Je te l’avais bien dit. 

J’ai 56 ans, je regarde derrière l’écran les années filer à rebours. 

En 1979, j’avais 20 ans. J’ai passé une semaine en Crète, pendant l’été 79. Mon premier été en Grèce. Je voulais prendre un taxi pour traverser l’île d’Est en Ouest. J’avais pas beaucoup d’argent, peut-être le quart de ce que le trajet coûtait. Le chauffeur que j’accoste est dans sa voiture en train de roupiller. Je m’arme d’arguments pour la négociation : « Je veux aller à Phalasarna mais… 
- Phalasarna ? c’est ma plage préférée ! Allez, je t’emmène. Δορεάν. Gratis. Je repasse juste chez moi prendre ma serviette.» 
Et ça, ça nous hérisse non ? Que certains individus préfèrent un bain de mer à quelques billets. Ils pouvaient pas être libres dans un monde pareil. Ils pouvaient pas. 
Souvent j’imagine ce chauffeur – sûrement mort à l’heure qu’il est – dans un sommet européen. À sa gauche Merkel. À sa droite Juncker. En face son compatriote Tsipras qui lui fait du pied sous la table. On lui demande de vendre sa plage pour effacer la totalité de la dette grecque. C’est la plus belle plage du monde. Même un grain de sable, et on passe l’éponge. Tout sera pardonné. Mais il ne veut pas le chauffeur de taxi, et le conseil ne finit jamais, et ils ont tous des toiles d’araignées qui leur poussent des bras et des jambes et qui les maintiennent vissés à la table. Et moi j’applaudis bêtement le chauffeur dans mon théâtre intérieur. 

Je te l’avais bien dit avant que tu partes. Mais tu n’as rien compris. Tu y as cru. Tu es bien naïve ma pauvre. Tu es bien naïve. Même les économistes les plus pointus du continent, les plus pointus du monde, ils le disaient que ça ne passerait pas. Même ceux de gauche, même les alliés. Et toi tu es partie quand même. Quoi faire d’autre ? Bordel de merde. Tu as tellement de chance d’y avoir cru un court instant. 

Quand ils ont dit NON, je ne te cache pas que l’espace d’une minute, j’y ai cru. Dix secondes pas plus, je te jure, je te promets. J’y ai cru dix secondes, le temps de faire mes valises et de venir te rejoindre.  

J’ai 56 ans. J’ai vu beaucoup d’espoirs s’écraser comme la pluie contre le pavé, dans les tonneaux en plastique qu’on met à l’extrémité des chéneaux pour récolter l’eau et arroser une future récolte. 

J’ai 56 ans et je me sens con. Je me sens jeune d’attendre que quelque chose arrive. 
Je troqueraisles petits rêves qui me restent et ma peau de vieux pour être dans les foules, dans les cafés, avec la cigarette. Pour y croire surtout, pour y croire ! Moi je n’y crois plus.

 Ils m’ont tué cette fois.

Donne-moi un peu de ton temps. 
56 moins 20, 36 ! 36 ans, ça me suffit. 
56 moins les échecs, 56 plus l’espoir. 

D’ailleurs, est-ce que toi tu y crois encore ?
Ou déjà, toi aussi, tu as 56 ans ? 

Bon sang, écris-moi !|
Excuse-moi d’être si pressant.
Écris-moi quand tu peux. Prends le temps. 
Benoît

2019, propulsé par La Maison des Écritures et des Écritures Transmédias, HYPOLIPO. 

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