Brazza 39-45

Premiers textes

Orchy Nzaba et Alice Carré

 

 

ce qu'il y a de tirailleur

en moi

Orchy Nzaba

 

            Je voudrais retrouver la parole, la parole perdue, prendre la parole à travers le corps, raconter l'histoire de mes ancêtres, les tirailleurs, les tirailleurs à qui on n'a jamais donné le temps et l'espace pour s'exprimer, qui ont été rendus invisibles. Il est temps de les retrouver, de sortir tout ce que les entrailles de ma mère m'ont transmis : Ce qu'il y a de tirailleur en moi. De faire la guerre pour gagner le rang de citoyen français, faire la guerre pour sortir du cargot de l'indigénat.

 

            Danser Brazza 39-45, danser Brazzaville capitale de la France Libre est une sorte de désenvoutement, une issue au perpétuel traumatisme causé par l'épuisement, celui où les africains devenaient des sortes de pantins frénétiques qui continuaient à travailler, éreintés par l'effort de guerre. Pour combattre l'antagoniste, je danse le corps discipliné, je danse les corps rigides et déshumanisés, j'exprime le blanchissement des troupes. J'ouvre un bal festif, des corps beaux, habillés en civils, pour revivre, et montrer le moment de se débarrasser des oripeaux de la profession, le moment de passer de vulgaire guenilles à de la pourpre. C'est le moment de la naissance de la sape, de l'expression humaniste, de la ressemblance aux maitres de l'anarchie, le moment où en efface les matricules qui marquent les corps, le moment des retrouvailles avec son nom, avec soi et son environnement. Le moment de la métamorphose, le moment de passage du matricule 22 , matricule 44.... à André Grenard, à Paul Moufouolo, à Mamadou Sidibé et tous les autres.

 

Je voudrais chanter, danser avec mon corps, me faire pousser les ailes, chanter comme le coq de mon village, prendre la parole, m'exprimer, montrer le trauma  de mon arrière grand père, je veux prendre la parole à travers mon corps, je veux retrouver les corps effacés de l'histoire, je ne veux être le tirailleurs sénégalais made in France, traumatisé par la chicote le fouet et le travail sans arrêt, mon attention est fixée sur le passé, mon corps retrouve les douleurs, les maux et les sentiments de lassitude, de l'apathie et sous-apathie. Eprouver par mon second corps " le tirailleur". Je suis resté tirailleur, mon être navigue entre deux corps, je ressens de la lassitude et de la fatigue de mon corps ancêtre. Le coq ne chante plus dans mon village, je veux chanter, battre les ailes, prendre la place du coq, secouer remuer le corps inconsciemment endormi, ne plus être celui qui saute, saute, le sot qui saute pour plaire à son maitre, mon corps est au rendez-vous de l'extraversion, il veut faire partie des souvenirs de notre planète, retrouver sa mémoire et construire un corps futur à son continent. Je lutte encore et encore, je lutte pour échapper aux mâchoires de l'oubli, mon corps du tirailleur à été dénigré, introverti tant à ma tâche. Je ne pouvais plus ressentir d'affinité avec mon chef, à mon maitre et je ne pouvais plus regarder effectivement ceux qui nous entraînaient aux combats.

 

            J'entend des odeurs, je vois les douleurs et touche la galère, depuis il y a un siècle et demi. Moi le fils de Jean Pierre le Noir, Je suis instruit et mentalisé par l'oncle Jean Pierre le blanc, Je baisse et me baise, le Jean Pi. Les membres de mon oncle ventousent ma chaire, Je dévore les os et je crache mes dents. Je suis un instruit mental, carnivore, mangeur des chats et chattes, je suis le chien enculé à la matraque, depuis un siècle et demi, je ne sais plus conjuguer le verbe manger, moi le tirailleur engagé, militaire de la France libre, enivré pour oublier mes déboires, mon amertume, je bois du vin de palme, le boganda et le Kélé wélé, pour oublier ma voix, ma parole, je ne dois pas parler, je ne suis qu'une simple aide familiale, un aide indigène, Boulot ndé est ma devise, Maloba éléka mossala na molayi té, est ma vérité.

 

            Mon corps parle en sourdine. À mon passage à Paris ville lumière, j'ai touché tout être, toutes choses, toute infinité de mondes ; mes restes parlaient à toute les myriades de maux. Depuis un siècle, je suis le tirailleur, la mémoire de mon corps restera éternellement vivante, je suis l'ancêtre de la France, blanchi aux sangs de mes ancêtres. Je suis le tirailleur depuis un siècle et demi, j'ai bouffé le destin de la France libre.

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