fragments et paysages

Alice Carré

 

 

1. En réponse à Monsieur Balossa

 

Ancien combattant de la guerre 39-45, envoyé sur le front français, rencontré à Brazzaville en décembre 2016.

 

Qu'est-ce qu'elle me veut la Blanche ? Pourquoi elle est là ? Qu'est-ce qu'elle vient chercher ici la mundele ? Elle a tous les livres chez elle. Moi je ne me souviens de rien. Et le chorégraphe, pourquoi il veut me voir ? Je suis un vieux monsieur, un très vieux monsieur. J'ai 98 ans.

...

Là bas, en France, c'était pas comme ici, c'était organisé. Si on nous disait d'aller nous battre, on allait se battre, si on nous disait de rester, on restait. C'était très bien organisé, c'était pas comme ici.

Mais, je ne me souviens de rien,  j'étais en France, oui là-bas, en France. Le reste, je sais pas.

Il faisait froid. De la neige. J'ai marché dedans. Jusqu'aux genoux.

J'étais en France. Là bas c'était bien organisé. Très bien organisé, pas comme ici.

La langue allemande ? Non je ne me souviens pas. Je me souviens du français. Le français militaire.

C'était très organisé, pas comme ici on nous disait d'aller nous battre, on y allait.

...

 

 

J'ai reçu en héritage le kit 14-18-39-45. D'abord, il y avait le casque de l'arrière grand-père, posé sur un meuble de la maison de famille, un peu cabossé, comme la maison et comme le grand-père qui avait laissé un bras dans les tranchées. Puis il y avait les images grésillantes de l'OFLAG 17 A - Of comme Offizier, Lag, comme Lager (camp) - tournées clandestinement, où on voyait mon grand-père à moi, prisonnier de la débâcle, qui remuait une parcelle de terre. On était à peu près tranquilles avec le passé familial... à l'exception de l'autre grand-père, marin démobilisé et mis en caserne à Vichy. Gaulliste de coeur, il avait subi Vichy et n'avais même pas pensé à prendre le maquis. Être un héros, c'est aussi une question de contexte, on me disait.

Dans le kit 14-18-39-45, il y avait les histoires et les images qui n'étaient pas celles des nôtres mais qu'on me racontait avec passion, parce qu'on aurait bien aimé qu'elles agrémentent le panthéon identitaire :

Explosifs posés sur un chemin de fer au centre d'un pont,

Listes de noms de déportés jetées dans le feu la main tremblante,

Enfants juifs cachés dans des greniers,

Médecins venant soigner des soldats anglais,

Je me souviens de la scène du film Casablanca, où un résistant tchèque fait jouer la marseillaise dans un bar rempli d'allemands.

Pour moi petite fille, sans chauvinisme particulier, mais parce que rien dans le récit officiel, ni familial ne s'y opposait, la résistance était française,

Elle avait le bruit d'un chant de cigale, une odeur de guarrigue sèche, ou de cave humide,

Elle était le bruissement d'un papier passé sous le manteau,

Un appel nazillard sorti d'une vieille radio grésillante,

La respiration haletante d'un homme caché sous un plancher,

Le bruit d'un moteur de vieux camion roulant vers le sud,

Elle a bercé mon enfance, cette image de la France en lutte, arrivée au rang des victorieux,

On l'a cultivée, pour me faire croire que jamais mon peuple n'y avait été pour rien dans les trains envoyés à Auschwitz

Et pour asseoir la cinquième république sur des fondations de béton armé recouvert de marbre

Donc je n'avais que peu entendu parler des combattants de l'ombre,

Des frères courageux des bataillons,

Dont les pieds recouverts de gêlures ont marché au pas sous le ciel bleu blanc rouge

Trop longtemps, je vous ai ignorés,

Vous qui avez suivi l'appel patriotique du

Bleu blanc rouge

Vous qui avez fait couler le sang dans la neige

pour le bleu blanc rouge

Vous dont la peau noire obscurcissait trop le

Bleu blanc rouge

on vous a blanchis,

on vous a retirés des troupes,

Et on a décoloré les mémoires pour qu'elles éclatent de bleu blanc rouge

Sans teintes mélangées

Sans vert, sans jaune, sans noir,

Sans autre rouge que le rouge du bleu blanc rouge.

 

Force noire, tu as bien combattu, à présent, tais-toi !

 

Et le noir des tableaux ne divulgue pas de hontes, et le blanc des craies griffone les amnésies et arrondit les angles. De sorte que nous ne sachions pas qu'au nom de la France Libre on a retiré la vie en raffales

à Thiaroye,

à Sétif, à Guelma,à Kherrata,

à El Alamein,

 

Qu'on a pris les fusils, les coupe-coupe, les pilons, reçu des ordres en bleu blanc rouge

dans les recoins de Pointe Noire, de Bangui, d'Abidjan et de Cotonou

dans les rues de Libreville

dans le district Brickaville

dans les quartiers de Brazzaville

 

terres où le roi sans royaume De Gaulle a dressé son campement

et où on était fier de mettre sa pierre à l'édifice, même si on savait qu'on n'aurait son nom gravé sur aucune pierre

même si on savait que son casque, s'il arrivait un jour sur la comode familiale,

serait toujours, grâce à un puissant édifice de barrières mentales, obstrué par une chéchia rouge. 

2019, propulsé par La Maison des Écritures et des Écritures Transmédias, HYPOLIPO. 

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