2. DONNÉ-PAS-DONNÉ

 

Sauvez sauvez la france...

Donnez pas, donnez pas donnez pas...

 

Sur cette route de début et fin de jour

Qui reliait l'école de l'archidiocèse au quartier de la Tannaf où elle vivait, proche de l'usine de tanage du fleuve Djoue,

Les yeux raclant la route puis soudain propulsés par-delà le visible,

Mais en tout cas pas là, jamais là, ses yeux,

s'écoulaient de sa bouche des notes confuses

 

Donnez pas donnez pas donnez pas...

 

Suspension

Pause

Attaque fragile dans le souffle pas encore repris tout à fait

 

Sauvez, sauvez la France,

Donnez pas, donnez pas...

 

Pris en otage par les ancêtres coincés dans sa gorge

A ce moment-là le récit s'arrêtait, les mots ne sortaient plus,

Ils attendaient qu'une tenaille ne les arrache, ne les propulse, qu'une langue ne les dise enfin...

Comme aucun mot n'était venu jusqu'à eux,

Ils l'avaient gardée recluse dans quelque village imaginaire.

 

Sa litanie lui avait donné un nom

"Donné pas donné"

A cause de son regard hagard, piqué au lointain,

On riait sur son passage,

"Donné pas donné" ne chantait pas, non,

ça tremblait dans les parois de son larynx plutôt

ça tambourinait sur ses cordes vocales

 

SAUVEZ LA FRANCE !

Un impérieux salut planté dans le cou !

SAUVEZ LA FRANCE !

Le sens du sacrifice devenu réflexe

SAUVEZ LA FRANCE !
        Clâmaient les sans sépulture, les exclus de la mémoire qui l'habitaient,

 

Parce que c'était leur guerre, légitimement leur guerre et qu'ils l'avaient faite

Qu'ils soient partis ou non à bord du Circassia,

Qu'ils aient crevé ou non au croisement de deux pistes dans l'arène désertique de Bir-Hakeim,

Qu'ils aient foutu ou non leurs pieds dans le sol gelé des Vosges.

 

Parfois l'appel de la patrie se mélangeait dans la voix de Donné-Pas-Donné à un odieux cantique

Sauvez-sauvez la France au nom du sacré coeur

Celui-là venait de l'Ecole Eucharistique et de la guerre des tranchées

Il disait l'espoir du guerrier et son appel à Dieu

Il disait les heures nombreuses de catéchisme et l'assimilation naturelle, inconsciente des précèptes lorsqu'ils sont administrés par la voix gringalette d'un enfant de choeur

 

Dieu et la patrie, les deux lianes de la colonisation nouées en une corde de notes autour du cou de Donné-pas Donné, resserrant en étau les ancêtres de la Tannaf dans un mince filet de voix.

 

Donné pas Donné avait fait la guerre, elle aussi,

En 1940, son mari travaillait à l'Union africaine des postes et télécommunications

Il transmettait les messages de la France-Libre au monde Libre,

D'ondes en ondes les batailles d'Afrique

Eboué

Leclerc

De Gaulle

Statues graphiques pointaient leur doigt

vers Londres, Antananarivo, Damas, Paris, Yaoundé, Libreville, Alger

D'ondes en ondes, l'Etat des lieux de l'AEF

S'egrennait sous ses doigts.

 

Un jour, le mari de Donné-Pas-Donné a vu des allemands entrer dans son bureau,

Ils venaient du Cameroun, leur ancienne colonie, ils voulaient qu'on envoie un télégramme, vers les territoires de l'Axe,

 

Pour sauver la France, il a refusé,

Aucune menace, aucune tentative de le faire prisonnier n'y ont fait, ses antennes n'obliqueraient pas vers Berlin, ni vers la Lybie

 

Pour sauver la France, il a été roué de coups, jeté dans un trou, laissé blessé,

mais il l'a pas donné-pas donné - la France aux Allemands

 

Un combat qu'il avait fait sien

Et que Donné-Pas-Donné gardait, comme raison de vivre et de chanter,

Parce que à elle aussi, c'était sa guerre.

 

3. paysage (1). Brazzaville, avenue matsoua

 

 

On y déboule un peu hagard en sortant du trépident Marché Total, ce grand agitateur qui y déverse ses ruelles boueuses en temps de pluie, terreuses en saison sèche, qui s'y déleste de ses passants, de ses fin de négociations accrobatiques, de ses affaires ratées, de ses silhouettes archi-pressées, de ses légumes vendus, de ses légumes invendus, de ses ordures, de ses marchands affairés, de ses odeurs de poisson, de ses faces soucieuses, de ses hurlements de mamans, ses interjections créatives, de ses "malembe", de ses "achète ça", de ses pas cher-je-t'ai-dit, de ses Yakka-c'est-par-là, de ses railleries, de ses moqueries, de ses rires en bandes organisées, de ses dos qui s'esquintent sous la lourdeur des chargements, de ses bousculades, de ses braillements enregistrés pour s'économiser la voix.

 

Arrivé sur l'avenue Matsoua, la grande artère bitumée, on prend une bouffée d'air pour reprendre sa route, on change d'allure, on oblique, à gauche vers l'avenue Djoue, ou à droite vers le fleuve, on entre manger un poisson braisé, un saka-saka, ou des ailes de poulet, on vide quelques bières au passage, on parle comme on sait parler à Bacongo, de façon affirmée mais... contrôlée.

 

Sur l'avenue Matsoua, chacun se sait surveillé. Le gouvernement dispose ses mouchards ou ses zieuteurs de façon à garder à l'oeil sur les habitants insoumis. Rebelles, soutiens des Ninjas pendant la guerre de 97, tenaces opposants de Sassou, ils ont su lui donner du fil à retordre.

 

Sur l'avenue Matsoua, on vient pour être regardé. Le Sapeur en a fait son territoire. Il y sort ses "griffes". Il y marche le pas assuré, mesuré, ni trop rapide, ni trop lent, conscient de chaque pli que l'avancée de son bras dessinera sur son complet trois pièces, de chaque reflet de ses boutons de manchettes au soleil, de chaque oscillation de sa tête, de l'angle exact de son couvre-chef par rapport à sa silhouette. Il l'arpente avec soin, choisissant à quel moment il pose le talon de sa Weston et à quel endroit il en ressort la pointe. A chaque fois qu'il s'expose sur l'avenue Matsoua, le Sapeur emprunte les pas des anciens combattants, qui, sous l'égide de Matsoua lui-même, depuis la fin de la Grande guerre, avaient adopté les costumes des colons en guise de défi. "Rien ne sera plus comme avant", proclamaient-ils d'un revers de manche, et leur cravattes et noeuds pap' rappelaient qu'ils avaient combattu pour la France, et les couleurs audacieuses de leurs vestons signalaient qu'on avait blanchi leurs régiments en 1918, et qu'on avait recommencé en 1944. Laisse seulement, les gringalets des FFI qui avaient repris leurs insignes, n'avaient pas leur prestance. Ils pataugeaient dans des uniformes trop grands et n'étaient même pas des hommes. A la place du défilé duquel ils avaient été privés à Paris, ils paradaient là, à Bacongo, où ils s'assuraient de ne pas être oubliés.

 

L'Amicale de Matsoua a commencé la politique à coup de classe et d'élégance, elle a commencé par des claquements de semelle et des grincements de cuir brillant. Elle a mêlé la conscience indépendantiste à la délicatesse du dandysme. Lorsqu'il fut poursuivi, condamné, emprisonné, puis lorsqu'il disparut dans des circonstances mystérieuses en 1942, on prit la relève sur le Boulevard Matsoua, on continua sa résistance symbolique, on devint soi-même sa propre démonstration. Je suis ce que je choisis, je suis ce que je porte, je ne serai jamais ce que tu décide de moi.

 

Au temps de Matsoua, l'avenue ne s'appelait pas Avenue Matsoua. On n'y roulait pas en voiture, ni en minibus, ni en taxi. On y atterrissait. De Gaulle en avait fait sa piste d'atterrissage, et le phare, longue antenne lumineuse qui jouxte la case de Gaulle, guidait les avions. Aujourd'hui, le phare est devenu un rond point et la piste une rue. Mais les sapeurs y continuent leur ronde. Certains ont oublié la signification de leur chemises Yamamotos, de leur vestes cintrées Yves Saint Laurent, d'autres pas.

 

Les passants ont, pour la plupart, oublié les avions.

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